LA DANSE CONTEMPORAINE FACE A SES PARADOXES (Isablle Dufaut)
Par artmacadam,
lundi 6 juillet 2009 à 10:14
La compagnie / la compania
Une fois n'est pas coutume, nous laissons la parole à une danseuse et chorégraphe avec qui nous partageons des temps de formation et de réflexions sur la danse et le monde qui la compose. Nous vous souhaitons bonne lecture
« Dès que les conventions d’un art sont identifiées, il faut les rejeter » Clément Greenberg
Née d’une nouvelle pensée sur le corps, la danse contemporaine, dès ses débuts, se révèle multiple. Elle invente ses propres corporéités en dehors de tout modèle et de toute instrumentation donnée d’avance : corporéité qui a fait jaillir son élan de liberté à travers Isadora Duncan, celle qui a imposé son refus des canons esthétiques dans la force expressive de Mary Wigman ou le grotesque de Valeska Gert. Celle encore qui jouait sur les « intermittences de l’instable » chez Doris Humphrey, ou sur la tonicité et le geste volontaire chez Martha Graham. Cette corporéité aussi, neutralisée , déhiérarchisée et démocratique, des danseurs de la Judson Church. Qu’en est-il aujourd’hui de ce corps moderne ? Est-il toujours en réaction contre les codes de la société aussi bien que de l’art ? A-t-il su conserver son pouvoir d’effraction face aux valeurs imposées par les pouvoirs dominants ? Comment, alors, l’exerce-t-il ?
E-normités, format-âge et autres bizarreries :
La recherche d’un corps jeune, mince et tonique, fait partie de ces valeurs actuelles auxquelles nous sommes sensés adhérer. Corps « idéal » que l’on retrouve exacerbé dans le ballet classique et la virtuosité physique qu’il met en scène. La danse contemporaine, quant à elle, a toujours revendiqué sa liberté et son autonomie. En principe, elle admet tous les corps, toutes les démarches. Mais de façon plus implicite, force est de constater qu’elle ne donne pas à chaque corps, ni à chaque démarche d’ailleurs, son « droit de cité ». Corps trop gros, corps trop vieux, corps déficients…rares sont les fois où ils sont invités à monter sur scène. Il existe certes quelques exceptions, mais quel est alors leur sens, leur rôle ? Comment leur présence est-elle mise en jeu et pourquoi ?
Dans son dernier spectacle, Itinéraire d’un danseur grassouillet, Thomas Lebrun parle de son propre parcours et aborde la question du corps du danseur, à la fois outil de travail et corps montré en spectacle. Il apporte une réflexion sur les sujets tabous que sont l’obésité, le corps magnifié, le corps souffrant ou même difforme, et les modes d’exclusion des personnes qui ne rentrent pas dans le moule. Si les remarques concernant son travail sont plutôt bienveillantes, elles n’abordent pas toujours sa qualité et son savoir de danseur. Thomas Lebrun utilise l’humour, dénonçant le cliché souvent blessant du « gros qui fait toujours rire », même s’il risque de tomber dans ce qui est, justement, dénoncé. Mais au-delà de ce risque, il nous ouvre les yeux sur le fait qu’un corps gros renvoie souvent à l’image d’un paresseux, et que pour un danseur, « avoir du « gras » signifie qu’on ne sue pas assez, donc ne travaille pas assez, et donc ne mérite pas notre place » . Son témoignage nous permet de prendre conscience qu’une idéologie de la discipline productrice de virtuosité physique est toujours à l’œuvre, contraignant les corps en quête d’idéal.
La chorégraphe autrichienne Doris Uhlich propose elle aussi de faire l’expérience d’un corps dansant autrement, en mettant au cœur de sa démarche les questions du corps et des codes de la beauté. Dans sa pièce Plus qu’il n’en faut, elle propose une série de séquences avec des danseurs dont les corps ne correspondent pas aux canons esthétiques : trop gros, trop maigres, ou vieillissant. Les séquences sont entrecoupées de conversations téléphoniques avec des danseurs « hors-norme », comme une danseuse handicapée, ou dont la conception de la beauté est différente, nous rappelant aussi la place de la culture et du contexte social dans l’idée qu’on se fait de cette beauté. A travers son corps et celui de ses danseurs, Doris Uhlich cherche à briser les idées reçues sur ce que devrait être un corps sur scène.
Les corps hors normes, non conformes aux canons esthétiques, sont en général limités à des emplois très réduits, des rôles prédestinés. Dans la danse, ils font office de « phénomènes de foire », et même s’ils sont partis prenants de l’écriture chorégraphique, ils apparaissent plutôt comme des curiosités qui « pimentent » le propos. Ils sont rarement sur un plan d’égalité de rôle avec les autres.
C’est ce que dénonce le danseur et dramaturge Raimund Hoghe, qui insiste sur l’importance de voir sur la scène des corps éloignés de la norme, non seulement du point de vue de l'histoire mais aussi du point de vue de l'évolution actuelle. Car selon lui, cette norme tend à rabaisser le statut de l'homme à celui d'artefact, d'objet design ou de consommation. Dans ses spectacles, il abolit toute identification possible du public avec des corps splendides de danseurs. Il monte en effet sur scène avec son handicap, son corps qui ne correspond guère aux canons de beauté car petit et bossu. Le public est alors invité à ressentir son propre corps, à accepter de se confronter à sa propre vulnérabilité, et à porter un autre regard sur ce qui est différent, sans peur. Car Raimund Hoghe ajoute l’humour à sa réflexion, et fait de son corps non conforme le gardien d’un lieu privilégié, qui accueille les souvenirs de chacun en leurs donnant un espace. Il existe donc d'autres corps possibles, différents des corps traditionnellement glorieux des danseurs. Mais les handicaps physiques choquent plus que la violence sur scène. C’est pour cela sans doute que l’on voit plus souvent des spectacles violents, qui proposent des attitudes « monstrueuses », plutôt que des corps « monstrueux », c’est à dire « autres ».
La danse contemporaine devrait cependant nous amener à réfléchir sur le droit à l'imperfection. Bien qu’elle ait entamé, dès ses débuts, un travail essentiel de déconstruction et de remise en question des conventions, elle ne s’est pas encore affranchie de tous les codes : le fantasme de l’excellence formelle du corps dansant hante toujours l’imaginaire des danseurs et des chorégraphes contemporains. Nombreux sont ceux qui pensent qu’il faut être d’abord parfait techniquement pour ensuite travailler d’autres qualités, plus sensibles. Mais de quelle technique parle-t-on ? De celle qui libère le corps ou de celle qui le formate ? L’idéal de virtuosité, réduit à la performance physique, côtoie une certaine idéologie de l’excellence, prônée par les pouvoirs dominants actuels. Il rejoint une vision spectaculaire de la société, teintée de discipline et de rentabilité, où la danse jouerait son rôle de divertissement populaire.
Cette vision exclut d’emblée le corps vieillissant, autre tabou de la danse contemporaine. Car dans un paysage chorégraphique qui cherche à nous éblouir par des exploits physiques, une vigueur et un dynamisme toujours élevé, il n’est pas à la hauteur. De plus, le miroir qu’il nous tend n’est pas fait pour valoriser notre ego. Si l’attente du public, face au spectacle de danse, est celle d’un geste que l’on ne serait pas capable de faire soi-même, les danseurs âgés pourraient ne pas faire bonne figure. Mais ce serait confondre virtuosité avec performance « sportive ». Car parmi ces choses « qu’on ne sait pas faire », il y a aussi la présence, la capacité de danser et de dire à travers un mouvement sensible et nuancé, un geste « expert ». On pense bien sûr au danseur Kazuo Ohno, à l’énergie de ce corps vieux, plein de dignité et d'une beauté en dehors des idées préconçues, une beauté hors norme. On pense aussi aux danseurs vieillissants mis en scène par Jean-Claude Gallotta dans Trois générations, dont les gestes compétents, ludiques, justes car ils n’ont rien à prouver, nous touchent bien d’avantage que ceux des danseurs de la compagnie. Et puis on pense à Françoise et Dominique Dupuy, qui continuent à nous ressourcer et nous trans-porter avec leur danse. Régine Chopinot les avait mis en scène avec La Danse du temps et Faits d’artifice. Aujourd’hui, ils continuent l’aventure de la danse, re-convoquant, à chaque fois, ce qui fait l’acte et le geste. Françoise Dupuy, danseuse d’exception, n’a pas fini de nous sur-prendre et de nous enchanter par la force, la sensualité et la poésie de sa danse.
Diversité :
Les chorégraphes José Montalvo et Dominique Hervieu mettent ensembles, sur scène, des corps et des pratiques différents, reliant les styles, mélangeant les genres et les époques. Un métissage festif, coloré, qui donne l’illusion d’une société unifiée. Cette juxtaposition de corps pluriels, parfois hors norme, apporte certes une part lumineuse, une liberté et une humanité à travers la danse. Mais remet-elle en question les normes corporelles ? Pas vraiment, car dans cette mosaïque multiculturelle, chaque danseur reste bien dans son rôle : c’est la danseuse noire, femme, qui est pleine de rondeurs, c’est la danseuse classique, femme, qui est fine avec de longues jambes, c’est le danseur de hip-hop, homme, qui est tonique et musclé. Chacun danse selon ce qu’on attend de lui, dans un tonus toujours élevé et un geste brillant. Chacun s’expriment conformément à son type physique et sa spécificité de langage. Conformément aussi aux attentes du spectateur. Mais parmi ces danseurs, on ne verra pas de corps âgés, pas assez performants ni jouissifs sans doute…
On voit bien qu’il y a des tentatives, des percées, mais il est encore difficile de sortir d’une approche « consommatrice » du spectacle de danse, qui demande forcément du « jeune », du « beau », du « neuf », sans pour autant s’interroger profondément sur ces notions. Les corps hors norme s’expriment le plus souvent en solo. Peut-être parce qu’ainsi, ils peuvent rester à côté de la norme, ils ne la bousculent pas trop, sorte d’exception, voire de caution, qui renforcerait la règle. Peut-être aussi parce qu’il est bien plus difficile de les intégrer à un projet gestuel commun, par rapport à tout ce que ça peut remettre en question pour le chorégraphe.
Espaces entre :
Corps « non conforme », corps « formaté », mais qu’en est-il de l’entre-deux ? Un danseur ni trop gros ni pas assez, ni trop vieux ni pas assez, sans particularité physique remarquable, un danseur en quelque sorte « banal », est-il digne d’intérêt pour la danse contemporaine ? Paradoxe de la normalité, qui a besoin d’un peu d’exotisme pour asseoir son emprise ! Il faut rappeler que la danse contemporaine ne s’est pas construite en référence au ballet classique, ni même en opposition. Elle a réinventé ses sources, et c’est elle-même qu’elle doit remettre en question si elle veut continuer à vivre en tant que telle. Elle doit conserver sa capacité à identifier les codes qui s’installent, subrepticement. Et à s’en débarrasser ! D’autres corps existent, fragiles, faibles, flottant. Des corps poétiques qui résistent, qui cherchent, qui créent de nouveaux espaces de rencontre. Ils sont encore peu visibles, mais ils sont présents et bien vivants. Je pense à Lidia Martinez qui tisse ses espaces poétiques avec les gestes, les mots et les objets qu’elle invente. Je pense aussi à Hélène Charles et sa compagnie Artmacadam, qui travaille avec le « Grupo X » au Brésil, dont un des danseurs est paraplégique. Ils développent ensemble un langage qui interroge le lieu du handicap, l’humilité du corps pour laisser toute sa place au sujet. Et il y en a beaucoup d’autres, qui déplacent les virtuosités dans d’autres champs possibles, où des corps différents s’appréhendent, confluent et œuvrent pour donner à la danse tout son sens d'ouverture vers l'autre et vers soi-même.
Eloge de la banalité :
Le 22 mars dernier, dans le cadre de la formation d’Analyse Fonctionnelle du Corps dans le Mouvement Dansé au CND, Dominique Praud a proposé aux danseurs un atelier autour du rapport à l’objet, les yeux fermés . L’exploration des qualités perceptives liées au toucher, affectées par la matérialité des objets rencontrés au gré des déplacements, a suscité une relation ludique et sensible à l’espace et aux autres. A travers le détournement poétique de la fonction de l’objet, cette expérience a permis aux danseurs de changer leur rapport de pouvoir sur l’objet, qui devenait un partenaire. Et c’était l’expérience d’une abolition de rapport de pouvoir « tout court ». A partir de là, des espaces et des paysages se sont construits, où « l’héroïsme du réel » faisait sens, où l’événement poétique de la danse pouvait surgir, et où chacun retrouvait la capacité de s’étonner comme un petit enfant et d’être ravi. Que l’on soit danseur ou observateur de ce moment. Le choix de « débanaliser » le mouvement quotidien, de construire une poétique à partir du présent, sans intensité excessive ni acte volontaire, rend possible l’effacement du corps au profit de l’événement de la danse. L’effacement du « moi » aussi, et la défaite des rêves de l’ego. Laisser s’installer les choses, prendre le temps d’observer, d’écouter, de goûter avant d’intervenir, interroger la pertinence de ses gestes, jouer avec les contours de l’espace et de son propre corps, c’est une démarche que l’on retrouve chez des chorégraphes comme Patricia Kuypers et Véronique Albert.
La recherche d’un corps différent, affranchi des conventions esthétiques, des normes du spectacle et des injonctions d’efficacité et de rentabilité passe peut-être par l’acceptation et la revendication du fragile, de l’imparfait, du trouble. La chorégraphe Laurence Saboye explore le vide et les zones de sensibilité invisibles. Sa danse n’occupe pas les espaces mais elle les traverse, recherchant l’instabilité de la matière, la porosité des corps qui permettent le « flottant ». Les corps, comme les espaces, sont traversés, par « la douceur, le vertige, la chute, le trouble, la honte ou la peur. Sans hiérarchie » . La danse n’est pas seulement le reflet ou le produit d’un contexte culturel et social, elle en est aussi un élément producteur . Il faut donc redonner au corps la possibilité de réinventer son « projet lucide et singulier » , Et ce corps irréductible, hors norme, ne pourra advenir sans le désir des chorégraphes et ni courage des programmateurs.
« On ne peut pas dire que la mer est belle et que les montagnes sont hideuses. Il y a la montagne et il y a la mer. Nous ne voulons pas que les montagnes disparaissent, nous ne voulons non plus que la terre soit plate. On peut comparer les corps humains à des paysages. Il faut faire attention et aux corps et aux paysages. » Raimund Hoghe
BIBLIOGRAPHIE PRINCIPALE
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Sally Banes : Power and the dancing body (réf. A préciser)
Revue : « Quant à la danse », juin 2008, numéro deux, Fontvieille, éd. Le Mas de la Danse.''

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